Présentation détaillée du projet
CONTEXTE HISTORIQUE
Quand Polpot prend le pouvoir au Cambodge en 1975, il est déterminé à créer une nouvelle société en commençant par détruire tous les aspects de l'ancienne. Son régime communiste commence à exécuter systématiquement toute personne ayant eu des relations avec l'ancien gouvernement.
Résolument agraires, les Khmers Rouges opposent population agricole et citadins, accusés d'avoir été contaminés par l'impérialisme bourgeois. Phnom Penh fut immédiatement vidée et sa population envoyée à la campagne dans les coopératives pour travailler et être surveillée. Ils prônent l'élimination des intellectuels et la rééducation des populations adultes par le travail manuel. Entre 1975 et 1979, cette dictature a fait périr 1,7 millions de Cambodgiens soit 21% de la population de l'époque.
Alors qu’aujourd’hui le procès des Khmers Rouges est en cours, que se passe-t-il dans la tête des survivants? Perdu dans l'actualité, ce procès paraît anecdotique, essentiellement pour la forme, tant les accusés sont vieux maintenant, lorsqu'ils n'ont pas déjà disparu de leur belle mort.
CICATRICES
Le Cambodge porte toujours en lui les traces de ce génocide et doit apprendre à vivre avec, sans tabou, se reconstruire. Ce crime contre l’humanité a laissé des cicatrices morales et physiques à peine masquées et avec lesquelles la population cambodgienne cohabite tous les jours. Une omniprésence de l’Histoire est gravée jusqu’à devenir l’histoire personnelle de chacun.
Tût est un témoin parmi tant d’autres qui, de par sa mémoire individuelle, est l’une des pierres apportée à l’édifice de l’Histoire de son pays. La question principale n’est pas de documenter à nouveau l’Histoire du Cambodge mais de montrer comment un individu vit aujourd’hui avec la cicatrice de ce lourd passé. Notre regard se place dans le présent à travers une rencontre intime : nous recherchons l’humain derrière cette inhumanité.
RENCONTRE
C’est par hasard que nous avons fait la connaissance de Tût, un pêcheur d’une cinquantaine d’années, dans une petite rue de maisons sur pilotis, en périphérie de la ville de Kampot, au Cambodge. Tût a perdu, comme la plupart des Cambodgiens, une grande partie de sa famille sous le régime de Pol Pot : ses parents et ses dix frères et sœurs on été tués par les Khmers Rouges. C’est 35 ans plus tard qu’il en parle pour la première fois à deux étrangers.
Il est de ces rencontres qui marquent une vie. Au bas de son immeuble, au café d’en face ou à l’autre bout du monde. Pour Tût, ce fut d’abord un regard profond, puis un sourire chaleureux, et enfin, après quelques jours passés avec lui, des gestes pleins d’amour. Au-delà de son visage et de ses attitudes dignes d’une star de cinéma, au-delà de son physique qui malgré ses 52 années est celui d’un jeune athlète, Tût est une personne magnifique.
De pêcheur, il est devenu nettoyeur de crevettes – à cause de problèmes de cataracte empirant d’année en année –, se levant chaque matin à 5 heures pour aller à la criée et accomplir son dur labeur, qui lui creuse le dos et les reins, et ne lui rapporte pas plus de 2 dollars par jour et avec lesquels il doit nourrir sa femme et sa fille adoptive.
Après 12 jours passés avec lui, du matin au soir, il a posé nos photos d’identité sur son autel, à côté de celles de ses parents, de sa femme, de son mariage. Une intimité profonde s’est creusée, et une véritable confiance s’est construite jour après jour. Et c’est grâce à cette confiance que pour la première fois, à travers les souvenirs de son passé, il a dévoilé l’horreur du régime de Polpot.
FORME ARTISTIQUE
Notre sensibilité est similaire: humaine, plus sensorielle que consensuelle, et à la fois documentaire et artistique. Nos regards se croisent sur un même sujet, un même événement, un même instant ; ils sont particuliers, personnels, différents mais complémentaires, et se confondent. Il est donc intéressant de mettre ces deux regards en parallèle, pouvoir choisir par moments la fixité plutôt que le mouvement, voire les comparer et découvrir deux lectures différentes d’un même instant.
PHOTO / Emilie Arfeuil
Dans la première partie de mon travail, je me concentre sur la mémoire enfouie, la manière dont elle transparait dans les gestes, les attitudes et les regards, la façon dont elle marque à vie et constitue une personne.
La mémoire de son traumatisme est palpable à chaque instant, dans la répétition de ses habitudes: passer le chiffon à la moindre poussière, observer les mouvements de la fumée de sa cigarette et l‘écraser toujours de la même manière, éterniser son regard sur les photos de sa famille et allumer un bâton d’encens. Puis ses regards qui en une seconde partent loin de toute vie présente.
Pour capter tout cela, je reste du matin au soir dans l’intimité de la maison sur pilotis de Tut, faite de tôle et de bois, dans ce quotidien dénudé qu’il partage avec sa femme Nia et leur fille adoptive Pauline. Je souhaite également pouvoir continuer à observer comment la douleur première du traumatisme redevient peu à peu le passé, une marque enfin cicatrisée qui laisse sa place au présent et à ses joies.
Dans la deuxième partie de mon travail, je décris la cicatrice au sens premier du terme, en tant que marque physique inaltérable. Tut m’a un jour montré un jeune garçon du village, du même âge que lorsqu’il avait été fait prisonnier. J’ai donc décidé de photographier en parallèle les deux corps, celui encore adolescent et vierge de toute violence face à celui marqué par la torture et le temps.
Pour cela j’utilise la technique dite du light painting. Il s’agit d’un temps de pose long d’environ 15 secondes, dans le noir total, où je peins avec une lampe de poche sur le corps afin de choisir la direction de la lumière, dans une sorte de chorégraphie. Cette technique oblige le modèle à rester totalement immobile pendant toute la durée de la prise de vue, et crée une réelle proximité entre le photographe et le corps du sujet. Cette technique demande beaucoup d’essais, elle est éprouvante moralement et physiquement pour les deux participants. Je cherche avec la lumière les marques sur le corps de Tut pour les imprimer en image. Cette technique crée une relation d’intimité très forte et très particulière de contact direct avec son corps marqué.
FILM / Alexandre Liebert
Ce projet s’appuie sur une démarche artistique, il ne s’agit aucunement d’un reportage. L’aspect consensuel du genre est évité pour faire place au sensoriel, au ressenti pur. Il se concentre principalement sur des éléments visuels – cicatrices corporelles, gestes, mimes, regards – pour exposer sobrement les sentiments et cicatrices psychologiques de Tût.
Le but est de créer un documentaire silencieux, principalement visuel et sensoriel, où le scénariste est Tût lui-même, de par sa mémoire mais aussi sa vie aujourd’hui. Tut ne parle ni français ni anglais ; je ne parle pas khmer. Son unique moyen de communication est le langage du corps, élément visuellement intense possédant une réelle puissance dramaturgique. La caméra se positionne à la fois en observatrice de cette réalité où le passé refait surface, mais passe également par de la mise en scène pour mettre en lumière certains aspects de ses souvenirs.
J’ai décidé d’appliquer la technique du « light painting » à la vidéo et de filmer les deux corps en parallèle, celui de Tut et de l‘adolescent ; j’explore leurs épidermes dans le noir total, en suivant les mêmes mouvements de lampe qui les peignent de lumière, comme deux calques posés l’un sur l’autre, en suivant les mêmes axes, les mêmes valeurs de plan, afin de montrer la transformation du corps.
QUI SOMMES NOUS?
Emilie Arfeuil
Je suis née à Clermont-Ferrand en 1983, je vis et travaille à Paris.
Depuis mes 15 ans, je pratique la photographie en autodidacte et expose très jeune dans des festivals et galeries.
Après des études de Cinéma à la Sorbonne, j’occupe différentes fonctions, de première assistante réalisatrice à directeur de la photo, sur des courts-métrages, des clips et des publicités. Au fil des rencontres, je rencontre le milieu de la mode parisienne et de la photographie publicitaire où j’évolue en photographe freelance et directeur artistique pendant plusieurs années.
Aujourd’hui, je me consacre essentiellement à des projets personnels, majoritairement documentaires, et élabore des séries pour des expositions et la presse. Mon travail repose sur des ambiances au sentiment de "temps suspendu", inspirées par la peinture réaliste et le cinéma, avec une dimension sociale toujours présente. J’expose mes séries dans des galeries parisiennes ou européennes.
J’ai été en 2011 lauréate Sfr Jeunes Talents "Paris les Halles: regards d'aujourd'hui" en tutorat avec Patrick Tourneboeuf du Collectif Tendance Floue, et exposée au Forum des Halles et aux côtés de Robert Doisneau à l'Hôtel de Ville.
En 2012, j’ai été lauréate de 30 under 30 women photographers et Coup de Cœur de la Bourse du Talent Reportage pour "Sweet Cambodia" (prémices du projet "Scars of Cambodia".)
Alexandre Liebert
Je ne découvre le cinéma que tard, pourtant bercé toute mon enfance par les films que collectionnaient mes parents en VHS. Je réalise un premier court-métrage expérimental en Super8, VINGT DONT QUATRE BIS, qui me permet de m'inscrire à l'université Panthéon-Sorbonne.
Autodidacte, je me passionne pour la technique comme pour l’artistique, explore les effets spéciaux, mécaniques ou numériques, et me découvre des talents d’animateur. J’écris, réalise, dirige, monte et construis tout de A jusqu’à Z, me passionne pour le moindre détail qui participe à la construction de mes films.
J’obtiens une licence, ainsi que le prix du meilleur court-métrage de fiction au festival universitaire de Paris pour mon film DOUBLE PUMP. Je monte avec trois amis une association, LOS DESPERADOS, avec laquelle je réalise le court-métrage CHIMÈRE (3 sélections en festivals), puis mon dernier film AE [EUDANL’AH] (12 sélections en festivals et 5 prix).
Entre temps, je réalise plusieurs clips, des œuvres expérimentales (NOIRE COMME NEIGE), anime des ateliers cinéma pour les plus jeunes et travaille pour un webzine, NOGOMAG, pour lequel je réalise régulièrement de courts reportages décalés.
En 2011, je reviens d'un voyage en solitaire de huit mois, avec dans mes poches un documentaire expérimental sur la ville de Pushkar, en Inde, (SAINTE-DROGUE ET SON CHAMEAU) et de nombreuses BÊTISES FILMIQUES qui agrémentent mon blog INSIDE TRIP TO THE NEXT WORLD.













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