Marc Morvan & Ben Jarry

Cela faisait déjà 5 ans que l’on n’avait plus de nouvelles discographiques de Marc Morvan & Ben Jarry, depuis un premier essai - et coup de maître - Udolpho (Artisan/La Baleine, 2009), un album folk et épuré où le violoncelle de Ben Jarry complétait à merveille les arpèges de guitare et le chant profond, charismatique, de Marc Morvan. Minimaliste dans la forme - deux instruments, une voix - mais riche dans le propos, l’auditeur attentif pouvait retrouver dans les mélodies addictives de Marc quelques échos du groupe par lequel il s’était fait connaître au début des années 2000, 3 Guys Never In (découvert par les Inrockuptibles en 2002). Les nappes de violoncelle de Ben Jarry - autrefois bassiste dans des groupes pour le moins bruyants (Moesgaard, Puanteur Crack) - annonçaient déjà la musique répétitive de son disque à venir, enregistré en solitaire, sous forte influence Reich/Glass, Splendid Isolation (Drone Sweet Drone records, 2012). Depuis, on a un peu perdu la trace du duo. Un disque solo pour Jarry, donc, suivi d’une embauche au sein du groupe post-rock rennais Mermonte, Marc Morvan semblant avoir disparu de la circulation… Marc et Ben n’ont en fait, depuis ce temps, jamais cessé d’élaborer dans leur coin, avec obstination, leurs compositions finement ciselées. C’est cette recette éprouvée - qui avait déjà donné naissance à Udolpho - qui accouche cette fois d’Ophelia, disque initialement « de commande » comme il existe des « films de commande ». C’est David Bobee, jeune Directeur de la Scène Nationale de Rouen, avec lequel le duo avait travaillé sur des lectures-concerts en 2008, qui leur fait une proposition qui, malheureusement, avortera : intégrer un mini-concert du duo, constitué de compositions originales, à la future tournée de sa mise en scène d’Hamlet de Shakespeare. « Lyrics by William Shakespeare, music by Marc Morvan & Ben Jarry » donc. Le projet a de quoi impressionner mais les deux musiciens ne se dégonflent pas et, faute de fouler les planches des salles de théâtre, enrichissent progressivement leur partition, bientôt sublimée par un quatuor à cordes et par la batterie généreuse de Basile Ferriot (One Lick Less). Le résultat, le voici : un EP cinq titres autour de la tragédie de Shakespeare et plus particulièrement du personnage d’Ophélie. Rien de tragique pourtant dans l’Ophelia vue par Marc et Ben (à l’image de cette pochette où une Ophélie moderne s’apprête à plonger… avec une bouée), mais au contraire une lumière jusque-là inédite dans l’œuvre du duo et des sonorités plus identifiables que sur le quasi-indatable Udolpho : clin d’œil au Velvet et à Divine Comedy (période Liberation) sur The Ghost, bossa chaloupée sur The Play Within the Play, folk orchestral sur Dear Ophelia, post-rock déstructuré sur Rose of May, puis dénouement « morriconien » sur Battlefield. Bien plus qu’une curiosité dans le parcours de Marc Morvan & Ben Jarry, Ophelia s’affranchit sans peine de l’ombre tutélaire de W. Shakespeare, constituant une collection de chansons à la fois personnelles et entêtantes, tout en répondant avec malice et élégance aux problèmes posés par l’adaptation d’un texte littéraire : en témoigne cette voix du père d’Hamlet qui peu à peu s’efface du morceau sur le titre The Ghost pour disparaître de notre monde, l’âme enfin apaisée, sur l’instrumental Battlefield. Matthieu Chauveau, Nantes, avril 2014