Etant donnée... une fable : une femme trouvée nue, amnésique, à rhabiller de sa vie entière via les données numériques collectées sur elle.

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The project

Etant donnée est une interrogation poétique sur nos traces numériques, qui prend la forme d’un projet artistique hybride : - c’est une énigme à regarder jouer en performance scénique mêlant installations plastiques et multimédia ; - c’est une fiction transmédia sous forme de site web, où il sera possible de naviguer entre les textes, les «traces» des performances et installations, et bien d’autres dispositifs.

 

 

Qu’est ce qu’une trace? Qu’est-ce qu’une trace numérique? En quoi le régime de la trace numérique est-il différent de celui des autres traces?

 

La trace, dans l’acception commune, est à la fois ce qui reste et ce qui n’est plus. Elle est cette tension entre ce qui persiste, ce qui insiste d’un temps révolu, et ce qui est voué à s'effacer. La trace est une présence qui est le témoignage d’une absence, une présence fragile et difficilement lisible. A cette indécidable présence/absence, à cette fragilité se substitue, dans le régime de la trace numérique, la notion d’une disponibilité infinie des inscriptions qui nous concernent et nous décrivent.

La trace pose aussi d'une manière particulière le rapport des causes aux effets. Remonter à la source - remonter d’une trace à son auteur - a toujours été une entreprise incertaine. Dans le régime de la trace numérique, cette incertitude n’existe plus, ou si peu : les traces se remontent avec infaillibilité jusqu’à des adresses ; elle se recoupent pour constituer des profils. La trace était par définition ce qui pouvait se brouiller. Elle devient l’élément clé de la traçabilité, ce régime d’écriture où le doute n’existe pas. Ce qui nous est refusé, dans cette nouvelle définition de la trace, c’est la possibilité d'inventer d'autres causes.

La trace est - était - ce qui vibre en permanence. Et c’est précisément cette vibration (tension, ambivalence) qui est niée aujourd’hui dans l’organisation de nos traces en données numériques. Se met en place une doctrine policière, ou «marketing», de la trace. Elle produit des dispositifs visant à l'assignation des intentions, à la réduction des incertitudes - quand la trace, justement, était une figuration de l'incertitude. Ce récit, cette fable, cherche à réintroduire de l'incertitude dans notre rapport aux traces numériques.

 

Génèse du projet

 

Il y a deux ans, j’ai mené sur un blog un premier projet, Simple Appareil. Le pari : chroniquer la vie d’une personne à partir des écritures numériques « sociales » récoltées sur elle (comme sur nous tous). L’idée était de raconter cette vie de façon quasi exhaustive à partir de tout ce qui l’enregistre et la classifie : sexe, âge, localisation, décile de niveau de vie, comportements d’achats, options de vote ou d’abstention, consommations téléphoniques, navigation internet, mouvements enregistrés dans les caméras de télésurveillance… Des faits, gestes et opinions répertoriés puis mis en chiffres et bientôt en icônes indiscutables de son identité.

 

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Progressivement s’est construit un personnage, qui s’est révélé être une femme. Elle est née de l’exploration des bases de données de l’INSEE et de l’INED, de tâtonnements dans diverses études (marché, rendus de sondages, d’enquêtes), d’errances dans d’innombrables sites web (proposant force diagrammes et lectures critiques des statistiques). Cette femme, à qui un nom (lui-même issu des statistiques) fut donné, on l’a vu vivre et évoluer pendant quelques mois sur le net. Puis elle a disparu. Et c’est au moment où on la retrouve, ignorant tout de son antériorité, que commence Étant donnée.

 

Autre point de départ...

 

Duchamp

 

Ce récit « fragmenté » a aussi pour point de départ l’œuvre célèbre de Marcel Duchamp, Étant donnés, où le spectateur est mis dans la position d’un voyeur, regardant par un trou de palissade une femme nue, allongée, dont on ne voit pas le visage mais qui tient à la main un bec de gaz pour éclairer… le plein jour. Cette figure de la femme abandonnée, observée et éclairante dans son mystère même (en ce qu’elle fait voir ce qu’on ne voit plus à force de le trouver évident) sera le personnage de cette histoire. Elle viendra jeter une autre lumière sur ces données numériques qui ne se donnent pas tant à voir mais travaillent à nous rendre chaque jour un peu plus « transparents ».

 

Avec Étant donnée, je voudrais opérer le déplacement poétique qui permettrait de voir ce qui nous regarde, d’écrire sur ce qui nous écrit : tous ces dispositifs numériques avec lesquels nous sommes en interaction permanente, qui nous observent, nous documentent et nous archivent, nous donnent aussi beaucoup à voir des autres et nous placent, alternativement, dans la position du voyeur ou dans celle de la regardée sans visage de Marcel Duchamp.

 

Une fiction poétique transmédia

 

Étant donnée est un projet de fiction poétique transmédia (site internet, vidéos, animations en images de synthèse, jeux numériques, installations, performances) partant du « contrat » suivant : « Étant donnée une femme retrouvée nue, amnésique, à “rhabiller” de toute sa vie grâce aux données numériques collectées sur elle à ce jour. »

 

Le site

 

A travers une série de textes qui se présenteront d’abord comme autant de moments « d’enquête », le site proposera au lecteur d’avancer dans la résolution de l’énigme que représente cette femme, de son apparition à la compréhension complète de ce que fut sa vie d’avant. Progressivement, le lecteur, mis en position de voyeur omniscient, verra l’enquête dériver, échouer à rendre compte véritablement de cette personne alors même que les résultats, les données s’accumuleront. Il ne fera qu’assister à une « recollection » sans but et sans sens, aboutissant à « rejouer » toute la vie de cette femme… jusqu’à sa disparition. Ces textes seront principalement de moi, et, quelquefois, d’autres auteurs « invités » : Juliette Mezenc, Pierre Ménard, Philippe Aigrain, Pascale Petit, Anne Savelli... À quelques moments précis de la fiction, tout internaute qui souhaitera contribuer au récit pourra le faire.

 

 

Grâce à la manette de GoogleStreet View visible à l’écran, on rentrera dans l’histoire par un contrat de lecture simple : celui d’être amené à explorer « quelque chose ».

 

 

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Manette

 

Puis une photo de paysage apparaîtra. Progressivement, elle abandonnera son statut d’image-photo neutre, de retranscription transparente du « monde tel qu’il est », pour se « déréaliser» sous nos yeux. On serait dans un lieu, mais on saurait également que c’est le lieu d’une fable.

 

Terrain_vague

 

Terrain_vague_2

 

Le récit sera structuré en quatre chapitres :

 

1- Apparition : découverte de cette femme, énigme posée dans la ville, « fichier vierge » dans un monde saturé de signes.

 

2- Identification : déploiement des dispositifs de reconnaissance d’empreinte, de reconnaissance faciale ; questionnements sous-jacents sur la manière dont ces dispositifs façonnent notre rapport à l’identité – comme assignation à un état civil, des caractéristiques, un profil, et non comme réalité en perpétuelle construction, nourrie des relations à l’autre et à l’environnement

 

. 3- Recollection : mise à jour de l’accumulation potentielle des traces de tout un chacun dans un nuage de données, un « cloud » impalpable mais jamais oublieux. Il ne s’agira pas ici de raconter les détails d’une vie, mais plutôt de montrer comment cette vie s’est écrite par traces, et comment cette écriture devenait si précise qu’elle en est devenue une seconde peau.

 

4- Disparition : la recollection de la vie de cette femme n’aboutira qu’à retracer toute sa vie passée jusqu’au moment même de sa disparition, qui sera revue entièrement en une sorte de flash-back sans qu’il soit possible pour autant d’en saisir la raison, sauf à comprendre cela : en s’échappant à elle-même, cette femme a réussi à échapper à ce qui la décrivait de l’extérieur avec tant d’insistance. Réalisations plastiques numériques associées…

 

Ces quatre chapitres comprendront chacun divers « moments » qui seront autant de pièces/textes (une quarantaine) pouvant se lire indépendamment les un(e)s des autres et qui, chacune, dialogueront avec une mise en forme numérique spécifique.

 

Premier exemple : pour traiter de la mise en données du visage et de son « éclatement » en signes distinctifs (texte « Vous, moi »), je proposerai aux internautes de se prendre en photo via une webcam, en mode rapproché, pour que n’apparaisse plus dans le cadre que le visage lui-même (forcément légèrement tronqué), sans autre fond. La photographie de chacun serait ensuite découpée en puzzle selon une grille toujours identique. Les pièces issues de toutes les photographies « puzzlées » seraient alors versées dans une base commune ; il s’agirait ensuite de jouer à la reconstitution – impossible – d’un visage original.

 

Oeil_puzzle

 

 

Deuxième exemple : autour du texte intitulé « Livrable ». Sous ce titre, qui reprend le vocable employé pour désigner les rapports finaux des cabinets d’audit, sera proposé un corpus de pages détournées de l’univers des « business cases » mettant la vie de cette femme en « graphes » détournés de leur utilisation classique.

 

Graphe

 

Troisième exemple : La vidéo «Il y a, il n’y a pas» (visible en prémaquette ici) interroge la notion de prédictibilité telle qu’elle s’organise dans les dispositifs numériques en général, et notamment dans les logiciels d’aide à l’écriture. Chacun en a fait l’expérience : on écrit sur son téléphone et, avant même que le mot soit terminé, l’écran l’a écrit pour nous. S’organise un monde du « tout est déjà écrit », très différent des croyances anciennes en un grand livre du destin puisque ce « déjà écrit » devance de quelques millisecondes seulement nos propres intentions.

 

 

 

Quatrième exemple : « La ville est sous mes pas » est le récit en flash back de l’errance de l’héroïne pendant le temps de sa disparition, où elle a mystérieusement échappé à toute forme de traçage ; ses agissements étaient donc impossibles à connaitre. Comment rendre compte de ce temps que personne n’a connu et dont elle ne se souvient pas? Il aurait été contradictoire de raconter ce moment de l’histoire sous la forme du récit classique, où celui qui écrit sait tout. J’ai alors imaginé la création d’un récit d’errance sous forme de cadavre exquis ouvert à tout internaute, qui pourra ainsi venir composer une partie du parcours de cette femme. Son texte se combinera de façon aléatoire avec d’autres en face d’une carte de son parcours (dans laquelle seront installés divers sons urbains enregistrés par Thomas Guillaud-Bataille), cette carte étant générée de façon aléatoire à chaque ouverture de cette page du site. Ce «moment» de l’histoire est déjà développé et visible à l’adresse suivante : http://etantdonnee.net/la_ville_est_sous_mes_pas. N’hésitez pas à participer!

 

 

Les performances/spectacle vivant

 

Différents types de créations in situ permettront de donner à entendre, à voir, à jouer les textes composant l’histoire racontée dans le site (et ce en utilisant les différents dispositifs de captation des données dont il est justement question dans cette histoire…). Ce sera déjà le cas du 22 au 26 juin à 2013, en Russie, au festival international de théâtre Kolyada Plays, et du 8 au 15 juillet 2013, à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon (pendant les Rencontres d’été de la Chartreuse, en même temps que le festival d’Avignon), où sera proposée une adaptation « version longue » de Étant donnée sous forme de restitution scénique (à Villeneuve-les-Avignon, cette adaptation s’accompagnera de diverses installations plastiques proposées par les artistes Alexandra Saemmer, Alexandra Loewe, Valérie Dupré, et le photographe Emmanuel Cohen, ainsi qu’une installation interactive du collectif la Fracture numérique (Marina Wainer et Valérie La Chapelle).

En 2013 et 2014, la pièce sera jouée dans divers lieux dédiés aux arts numériques.

Why fund it?

Les fonds que nous pourrons récolter auprès des internautes nous permettront :

 

- de terminer les tests de navigation dans le site et la définition de son habillage graphique (900 euros) ; - de développer quelques-unes des pièces numériques et associées aux textes : 1100 euros

- de réaliser quelques unes des installations plastiques prévues dans le projet, ainsi que leur «mise en trace» dans le site web : 1500 euros

- d’acquérir les fournitures et le matériel nécessaires à la forme scénique de cette fiction (performance multimédia) : 2200 euros

- d’honorer les contreparties des internautes qui m’auront soutenue dans ce projet :300 euros

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Petiteracine

À ce jour, j’ai publié deux ouvrages, l’un dans l’édition classique, l’autre en édition numérique : - Contact, éditions du Seuil (collection Déplacements), avril 2008 ; - Saphir Antalgos, travaux de terrassement du rêve, aux éditions Publie.net, janvier 2010. Je contribue, régulièrement ou plus occasionnellement, à plusieurs revues, telles que... See more

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Avec tous nos encouragements pour la suite...
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keep up ! bisous. ton frère
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A quand une tournée? Qu'on puisse voir le projet à Angers....