Aidez-nous à sortir l'album de Bérénice Bang Bang !


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Salut à toi,

 

Je n'ai pas grand chose à raconter aujourd'hui.

 

Juste l'envie de partager avec toi quelque vécu, quelques images, des flashes et des sons de concerts. Parce que les concerts de Bérénice, ça déchire.

 

Une premier extrait ici : 

 

 
Back to the Risin' Sun raconte l'histoire d'un couple d'Afro-Américains dans les années trente. Le mari purge une peine de prison pour avoir défendu sa femme, victime d'un viol par le fils d'un notable blanc. On est dans le Sud des années trente, ça sent le soufre et la cagoule blanche, Strange Fruit et tout le toutim. 
 
 
The Pistolero Song nous raconte l'histoire d'un chasseur de prime qui poursuit sa proie, Old Nick, jusque dans le désert. Le narrateur nous explique que sa voie n'a rien de drôle mais ça pourrait être pire : son père était un assassin - étrangleur, précise-t-il - sa soeur vit aux crochets d'un juge et son frère est devenu une sorte de prédicateur fou. Lui-même tue pour gagner sa vie, ce qui lui permettra d'acheter un ranch pour sa gonzesse et son moutard - un attardé qu'il n'a vu que deux fois et d'ailleurs, c'est quoi déjà le nom de sa mère ? Bref. Comme il dit, dans la vie, faut avoir l'esprit de sacrifice parce que sinon, y a aucun intérêt à se compromettre.
 
 
The Flood wasn't that wet se déroule dans un village paradisiaque, perdu entre nulle part et ailleurs, ce genre de lieu où il fait bon vivre et où tout le monde se connaît, où chacun est là pour les autres et où la vie se résume à travailler la terre, à s'occuper des enfants et à porter un chapeau en souriant au soleil. Clairement une utopie passéiste hein, soyons clair. Pis un jour, vlan, c'est l'apocalypse, une série d'incendies, une inondation, la fin du monde, on sait pas trop de fait mais on s'en fout, la communauté se relève et tout le monde va de l'avant, se relève et marche ensemble, malgré les morts, les pertes, le chagrin. Une chanson sur la résilience, à toi de voir si tu prends ça pour ta gueule ou si tu l'appliques à tout ce qui s'est passé en France après Charlie. Pour info, la chanson date d'avant.
 
 
The Living-Dead Rabbit and the Unholy Priest en appelle aux grands pionniers de la littérature nord-américaine, Nathaniel Hawthorne en tête. Un prêtre ayant tourné le dos à Dieu à cause d'une histoire d'amour ranime un lapin mort, qui se met à lui causer. Le prêtre se dit que les voies du seigneur n'ont rien de pénétrable et le lapin mort-vivant lui offre son amitié. Je suis sûr qu'il y a une morale quelque part.
 
 
Fin XVIIe, Lousiane, une nuit de pleine lune... Un seigneur terrien part chasser le loup-garou avec son revolver, son lourd manteau et ses balles en argent. Un sorcier l'accompagne. Un magicien également. Et il prétend que sa mère était une sorcière indienne - on y croit pas trop mais sur un malentendu... En bon salaud, il utilise ses esclaves comme appât.
 
Demain, d'autres images.
 
Une bise de Bérénice.

 

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En même temps, c'est bien d'avoir des trucs à raconter. Ou des trucs à montrer...

 

Il se trouve que l'un de nous planche activement sur les vidéos du dernier concert de Bérénice au Bric-à-Brac.

 

Ah, t'y étais ?

 

Veinard...

 

Je dis ça parce qu'on a envoyé le bois, comme on dit par chez nous. On a assuré grave, on a retapissé les acouphènes, épongé la sueur du grand Wank-tanka, décroché les trois lunes, savouré le miel et l'écorce, on a mis le feu, on a tout déboîté, on a dévoré des points de vie, veni vidi vici et tutti quanti. 

 

Pourtant, c'était pas gagné. Ce matin-là, les flics avaient coffré des apprentis jihadistes en goguette. Alors bon, imagine un peu que les gens se disent ah non-non, ce soir, je sors pas, d'ailleurs je sors plus jamais, qui sait ce qu'il peut arriver, des fois qu'on se prenne une bombe sur le revers de la tronche alors qu'on est sagement occupé à résister à la terreur en picolant des packs de douze à la terrasse d'un café... Pis il s'est mis à pleuvoir. Des seaux d'eau qui tombaient du ciel pour se glisser sous nos roues et accoucher de somptueux aquaplannings. 

 

Là, on s'est dit : ce soir, c'est comme une répète payée sauf qu'on trimbale même pas notre matos.

 

Vu comme ça, y a pire comme soirée.

 

Et de fait, les gens sont venus. Eux aussi, ils ont vu. Eux aussi, ils ont vaincu.

 

Je me souviens d'un gars qui m'a demandé : "Mais sans déconner, c'est qui Bérénice ?"

 

J'ai pris l'air sibyllin avant de répondre.

 

Parce que prendre l'air sibyllin, certes, ça se travaille, mais quand t'es capable de le balancer à tout va sur commande, tu peux me croire, y a rien de plus efficace :

 

"Bérénice, tu vois, c'est un fantôme. Le fantôme d'une belle Irlandaise qui migra aux Etats-Unis en 1600 et des brouettes. Elle suivait son mari, un rude paysan qui voulait découvrir le monde autant qu'il souhaitait fuir l'anglicanisme..."

 

Là, j'ai bien vu à son regard benêt que je commençais à le perdre. J'ai opté pour moins de sibyllin, moins de syllabes aussi, et un peu plus de violence graphique :

 

"Bérénice et son mari s'établissent sur le nouveau monde et vivent de la terre. Mais le mari de notre héroïne meurt d'une maladie horrible et probablement honteuse. Bérénice tente de survivre comme elle peut à ce monde d'hommes mais des enfoirés de salauds la violent, la tuent, et voilà.

 

- Voilà quoi ?

 

- Voilà l'ellipse..."

 

Le gars m'a regardé l'air de me dire "toi tu te fous de ma gueule et ça commence à me courir." Puis il s'est barré.

 

C'est dommage pour lui parce que j'aurais pu lui raconter comment, une nuit de pleine lune, alors que Manu et moi jouions de la guitare sur la terrasse d'un ami commun, une forme blanche et lumineuse nous apparut. J'aurais pu lui révéler alors que la silhouette changeait de forme au gré des vibrations des cordes et qu'elle accompagnait chacun de mes vers afin d'en infléchir la rime. J'aurais pu essayer de le convaincre qu'aucun de nous ne parvint à trouver le sommeil durant quarante jours et quarante nuits. A chaque fois que nous fermions les yeux, cette forme étrange et féminine venaient se lover dans un coin de l'oeil pour nous intimer l'ordre suivant : JOUEZ ! CHANTEZ ! MAIS D'ABORD ECOUTEZ-MOI !

 

Alors nous avons écouté l'esprit de Bérénice nous bercer d'histoires sordides et d'anecdotes croustillantes. Car elle a tout observé, Bérénice, tout vu de l'Amérique naissante, du Mayflower à nos jours. Et nous ne sommes que ses instruments, son verbe et sa voix. 

 

"Sinon, dit-elle toujours de sa voix cassante,

 

"Sinon, je reviendrai vous hanter."

 

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 L'été dernier, à l'occasion de l'un de mes retours de Bécours, Manu m'épingle comme il sait le faire et me confie qu'il envisage de quitter les Barbiches.

 

« Sept ans que j'y suis, j'ai un peu envie d'autre chose. Tiens, regarde. »

 

Et il sort une partition de sous la table basse.

J'y pige que dalle. Je suis pas musicien, moi, et les partoches, au fond, c'est juste une fiche technique dont j'ai paumé la vf.

 

« Oui, c'est très joli, Manu. Des lignes bien parallèles avec des zigouigouis qui traînent par-dessus.

- T'es con... C'est de la guitare classique. Je bosse mes arpèges. 

 

Pour les néophytes de la gratte, les arpèges, ça se joue avec les doigts. Tu pinces tes cordes, ça fait bling, tu les tires, tu les tapes, t'alternes selon le rythme que t'as choisi pour tes phalanges, et t'obtiens une mélopée entêtante susceptible de poser une cadence différente de celle des accords. Les arpèges, pour moi, c'est la porte ouverte à tous les Dylan, Nick Drake ou Crosby, Stills and Nash.

 

Alors quand Manu m'apprend qu'il s'y remet, aux arpèges, et pas juste avec le dos de la cuillère à pot, ça jute sévère au fond de mon calcif.

 

Peu de temps après, Manu me propose de reprendre un vieux projet :

« Bon, on se le monte, ce set de musique latino-américaine ? »

 

Je dis oui. Avec Manu, faut dire oui. Je savais que c'était le premier pas. Et on y va franco : en quelques après-midi de répétitions feutrées, nous étoffons un répertoire de douze morceaux : Violetta Parra, Quilapayun, Paco Ibañez, la musique de mon enfance, autant dire que c'est dans le fond de mes gênes que ça se passe. J'ai conscience que Manu voulait me débaucher. J'ai conscience qu'il sait parfaitement que je refuserai jamais de chanter ces chansons-là, parce que merde quoi, je les entendais déjà d'une oreille pas finie quand je n'étais que larve dans le dedans de ma mutti. J'ai conscience pourtant qu'y a pas de stratégie, juste le plaisir retrouvé de travailler ensemble, la perspective de reprendre la rue, lui et moi, le duo fondateur, les deux plus barges de la bande, les taureaux, les sanguins... Ha ! Et on finit par y aller, un an plus tard, avec Christophe, prof de son à Studio Meuh, recruté à la guitare d'appoint, au cajon, à la troisième voix. Je baptise notre formation Condorito, du nom d'un personnage emprunté à la culture populaire chilienne : une espèce de volatile au crâne pelé qui raconte des blagues à la Toto, pas franchement du meilleur niveau, mais on s'en tape, ça sonne et tant que ça sonne, tout va bien.

 

Un jour, je dis à Manu :

« Sans déconner, mec, on va bientôt mourir, tu le sens pas ? Faut qu'on se magne le train si on veut révolutionner la musique une bonne fois pour toutes. Viens, on fait des compos. »

 

Il se marre, refuse timidement, laisse la porte grande ouverte, attend un mois avant de changer d'avis, me propose d'emblée cinq compos.

 

« T'es parolier ? Vas-y, écris ! »

Si tu me connais un petit peu, tu sais qu'il faut pas me le demander deux fois.

 

Manu me chope l'avant-bras de sa putain de grosse manasse d'étrangleur de vieilles dames !

« Attends, y a un cahier des charges. »

 

Bigre de bigre, ça brille méchant dans le fond de ses pupilles !

 

« Ces morceaux, je les sens différemment.

- Techniquement, tu les écoutes, tu les entends, voire tu les ois, mais j'ai du mal à t'imaginer reniflant ta guitare...

- Putain, mais ferme-la cinq minutes, merde... Là-dedans, y a pas d'esbroufe, c'est de la chanson, c'est... c'est la maturité, voilà !

- Vu la solennité de ce que tu viens de me sortir, je préfère te demander la permission avant de m'embarquer sur un prodigieux fou rire. Question de respect.»

 

Malgré la rouste qui s'en suit, j'accède à la demande de Manu : ces chansons doivent raconter une histoire, évoquer des images, ça doit fleurer bon le désert, le saloon et les coups de revolver. Il faut du bucolique, de l'épique et du sens caché. Lâche-toi à fond mais reste sur des rails. Et les rails, ma foi, c'est toi qui les poses, alors commence pas à râler.

 

Deux mois et dix-huit morceaux plus tard, je dis :

« Il nous faut un nom, mec. »

 

Manu hausse les épaules.

Traduction : oui, je sais, je suis d'accord. Trouve-le et on en cause.

 

« J'en ai déjà un, mec. »

Il lève la tête et me signifie du menton qu'il aimerait bien l'entendre.

 

« Qu'est-ce que tu penses de Bérénice Bang Bang ? »

On a rarement entendu silence plus éloquent.

 

Froncement de sourcils, narine hélicoïdale, léger frémissement de la lèvre inférieure. Manu, des fois, c'est Gary Cooper avec le regard de Clint Eastwood.

 

« Laisse-moi deviner : le Bang Bang, ça te cause, mais le choix de Bérénice, c'est pas trop ça, pas vrai ?

- Ouais, voilà. »

 

J'y vais de mon argumentation à deux balles.

 

Petit un, l'affect :

« Je sais pas pourquoi, mais ce prénom me traîne dans le crâne depuis l'âge de vingt piges. Le côté désuet mais pas vieillot, tu vois. Et ces deux premières syllabes qui m'évoquent le beretta, suivies d'une douce résolution, le « n », la sifflante finale... C'est un de ces mots qui me touchent, je sais même pas pourquoi... »

 

Il dit rien, le cow-boy, les yeux plongés sur le manche de sa folk.

 

Petit deux, la confrontation :

« Ben, vas-y, toi, propose ! Tu crois peut-être que c'est facile de baptiser un groupe de folk-blues-cajun par les temps qui courent ? »

 

Petit trois, l'intimidation :

« Si c'est ça, tu peux toujours te gratter pour que j'ouvre la bouteille de rouge... »

 

Et enfin, l'argument décisif :

« Tu sais quoi, on a qu'à googler Bérénice. »

 

Je m'attelle à cette tâche avec un plaisir non dissimulé. Je tombe sur un article de Wikipédia qui commence comme suit :

« Bérénice (en grec ancien : Berenikê ou Beronikê) est un prénom féminin d'origine macédonienne qui signifie « celle qui porte (berô en macédonien, proche de pherô en grec attique) la victoire »... »

 

J'interromps ma lecture et jette mes yeux ronds à la gueule de ceux de Manu.

 

« Celle qui porte la victoire... Heu, on a pas la choix, mec.

- Et tu sais comment elle la porte, la victoire ?

- A coups de revolver !

- Bang bang ! »

 

(extrait de "Histoire de Jo", in Confessions d'un blaireau, Mill, 2015)

 

Et ce fut la première incarnation de Bérénice...