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Hexagones publie aujourd’hui un nouveau contenu pour les Kissbankers. Il s’agit d’une enquête de Thierry Lévêque sur le tourisme trash à Budapest. Cet article inaugure notre thématique «Vues du monde», nous espérons qu'il vous donnera envie de soutenir l'aventure du nouveau journalisme !

 

À Budapest, la jeunesse d'Europe danse dans les ruines

 

Le quartier juif de Budapest, resté délabré bien après l’Holocauste et la Seconde guerre mondiale, est devenu un haut lieu de la jeunesse européenne qui vient y faire la fête.

 

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crédits : Hexagones

 

Dans un lieu peuplé par les fantômes de l’Holocauste et resté trop longtemps maudit pour les Hongrois, la jeunesse de toute l’Europe a élu domicile pour des nuits de fêtes sans fin et sans pareilles qui ont pour théâtres, symbole des symboles, les ruines : des immeubles en friche et des cours d’immeubles jadis funèbres. Les Hongrois ont inventé un mot qui dit tout de cette renaissance insolite : le « romkocsma », le « bistro de ruines », est apparu il y a environ une décennie, au moment de l’entrée de la Hongrie dans l’Union européenne en 2004.

 

Été comme hiver désormais, ce grand quartier d’immeubles de pierres augustes, mais délabrés du XIXe, à l’architecture flamboyante typique de l’âge d’or de l’empire austro-hongrois, bordé au nord par la sublime avenue Andrassy, classée au Patrimoine mondial, au sud par la plus grande synagogue d’Europe centrale, que les Juifs avaient voulue aussi majestueuse qu’une cathédrale, s’ébroue d’une vie frénétique, dès la nuit tombée, dans des dizaines de romkocsmas. L’affluence est telle qu’un bar de ruines emblématique comme le « Szimpla » une gigantesque friche dont la moitié est à ciel ouvert, et que les propriétaires ont parsemé d’œuvres d’art faites en matériaux de récupération, de la Trabant à la baignoire, est désormais dans les guides touristiques du monde entier.

 

« chez les sujets de sa Gracieuse majesté, des agences de voyages organisent sans trop de subtilité
des « bachelor trips »

 

Dans la pénombre relative des rues mal éclairées de la capitale hongroise, des norias de touristes britanniques succombent fréquemment, plus encore qu’ils ne le voudraient – c’est dire - à l’effet de surprise de la «pálinka», tord-boyau local, à moins qu’ils ne réussissent à ingurgiter encore davantage de bières que lors d’une tournée des pubs au Royaume-Uni – cela donne la mesure du phénomène. Il est vrai que de longue date, chez les sujets de sa Gracieuse majesté, des agences de voyages organisent sans trop de subtilité des « bachelor trips » (enterrements de vies de garçons) promettant explicitement, à des tarifs défiant toute concurrence, l’ivresse des sens, et pas uniquement à coup de pálinka. Budapest est par ailleurs, en dehors du quartier juif, une capitale européenne de la prostitution. Durant la journée, s’ils ont récupéré, les heureux fêtards peuvent prendre place sur d’étranges pédalos à bière, sortes de bars ambulants qui permettent de s’installer autour d’un comptoir et de continuer à boire tout en parcourant les rues pittoresques en activant à huit les roues de l’engin au moyen de pédales. Le reste de l’Europe, Français, Italiens, Scandinaves, Autrichiens, Allemands, notamment, n’est pas forcément en reste dans la beuverie, mais tout de même un cran en dessous, ce type de tourisme trash n’étant pas encore institutionnalisé dans ces pays. Peu importe, puisque le prix des vols low-cost aller-retour depuis par exemple Paris peut descendre en dessous de 100 euros, et que les prix des boissons ne nécessitent pas un déprimant calcul budgétaire. Nul besoin d’organisateur en vérité.

 

À Ellatokert, un des romkocsma les plus populaires de la rue Kazinczy, le demi-litre de bière est ainsi à 600 forints (environ deux euros), la pálinka à 1.000 forints (3,3 euros), le verre de vin rouge à partir de 200 forints (70 centimes). Actionnaire majoritaire de l’Ellatokert, vaste ensemble de bars aménagés à la diable dans une cour d’immeubles et d’anciennes remises, Christophe Urbain, un Français de 45 ans expatrié à Budapest depuis deux décennies, se souvient de l’explosion du quartier où il fut un pionnier.

« Quelques bars se sont créés au départ avec uniquement des Hongrois, qui se sont réfugiés dans ce quartier pour fuir les autres fréquentés par les premiers touristes. L’immobilier était intéressant pour les restaurateurs, les promoteurs avaient sur les bras des maisons qui n’avaient pas d’intérêt pour l’immobilier. Il y a eu une conjonction de facteurs. À l’époque communiste, tous les grands cafés avaient été éliminés, et les premiers ne sont réapparus qu’à la fin des années 1990. Mais les trottoirs n’avaient jamais été aménagés pour des terrasses. Or, l’une des caractéristiques architecturales de Budapest est que les immeubles ont de grandes cours intérieures, c’était donc un moyen de ressortir ».

 

Le Français a vu la fréquentation du quartier s’internationaliser. « Les expatriés ont découvert ces endroits, et l’internet a ensuite énormément aidé. C’est un quartier que les jeunes ont aimé, car il n’a pas changé depuis la guerre, n’a pas été rénové. Il y a un côté de secteur laissé à l’abandon qui a attiré, car on ne se sent pas comme dans les zones piétonnes des autres villes européennes ». Des horaires très souples, une réglementation apparemment faible, ainsi qu’un laisser-faire certain, ont favorisé aussi le développement des romkocsma, malgré le vacarme qu’on imagine. Un étrange mur antibruit en bois surplombant les bars de l’Ellatokert, qui donnerait une crise cardiaque à une fonctionnaire occidentale de l’urbanisme moyennement concernée, a ainsi réglé les problèmes de voisinage. Après quelques velléités de réglementation des heures de fermeture, la mairie d’arrondissement a répondu mollement aux protestations des riverains par quelques taxes supplémentaires.

 

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crédits : http://www.stagheavenbudapest.com/

 

Évidemment, les touristes de la pálinka ne prennent pas trop le temps de s’intéresser à un détail : le fait que ce quartier fut l’un des grands théâtres du plus épouvantable drame de l’Histoire européenne. Quelque 600.000 Juifs de Hongrie ont péri durant la Seconde Guerre mondiale, dont 450.000 en 1944-1945, quand les nazis occupèrent finalement le pays pour vider notamment Budapest et envoyer les Juifs à une mort immédiate à Auschwitz. L’épisode historique reste un tabou dans le pays, du fait que le régime de Miklos Horthy et du parti des « croix fléchées », allié de Hitler, y a largement collaboré. Lui-même déporté, l’écrivain Imre Kertész, prix Nobel de littérature en 2002, a relaté ce noir chapitre d’Histoire dans son livre « Être sans destin ». Si l’on prend la peine de pousser quelques portes, on peut découvrir par les symboles religieux juifs gravés dans la pierre quel est le vrai sens du mot « ruines », mais encore faut-il évidemment être sobre. Les Juifs hongrois d’aujourd’hui et quelques autres venus d’Israël font cependant revivre cette identité du quartier avec des restaurants et boutiques communautaires, sur le passage des pédalos à bière.

 

Que pensent les Hongrois de ce déferlement occidental qu’on pourrait voir comme injurieux ? On pourrait s’attendre à une levée de boucliers de la part du gouvernement conservateur de Viktor Orban, au pouvoir depuis 2010, et réélu en avril avec 44 % des voix et une écrasante majorité des deux tiers des sièges au Parlement. Ce personnage controversé, qui a eu maille à partir avec l’Union et l’Ouest de l’Europe pour des réformes jugées liberticides sur la presse, la magistrature, l’économie, l’organisation institutionnelle, cultive une certaine rhétorique anti-occidentale, et a même tourné le dos au FMI et à l’Union au profit de la Russie de Vladimir Poutine, pour financer l’État hongrois, ou construire des réacteurs nucléaires.

 

« La Hongrie n’est pas un pays où les étrangers sont détestés ». Les jeunes touristes peuvent en témoigner.

 

La mairie de Budapest, tenue aussi par son parti, le Fidesz, laisse pourtant faire et les Hongrois semblent placides. Christopher Jano, un avocat de 41 ans habitué des bars du quartier, et sympathisant de ce parti, en explique la raison évidente. « Le quartier se développe, les revenus augmentent, il y a de l’activité, de l’emploi, des revenus fiscaux, ça a bien sûr un effet positif ». Lui qui a vécu à Londres ne trouve pas si grave l’ambiance quelque peu poisseuse des fins de nuits du quartier, car, rappelle-t-il, la capitale anglaise peut aussi avoir certains samedis soirs un visage bien plus laid.

« À côté, Budapest peut même avoir l’air plutôt calme. Les gens viennent en Hongrie pour se décontracter un peu, je ne pense pas que ce soit injurieux et insultant pour le pays ». L’image de la Hongrie à l’étranger, largement composée par les images inquiétantes des défilés en uniformes noirs des partisans du parti d’extrême droite antisémite et anti-européen Jobbik (20 % aux dernières élections d’avril et 23 des 199 députés au Parlement), est selon lui fausse. « La Hongrie n’est pas un pays où les étrangers sont détestés ». Les jeunes touristes peuvent en témoigner.

 

De fait, la bénédiction donnée à l’ivresse hongroise des jeunes européens est emblématique sans doute de l’ambiguïté du pays quant à sa récente appartenance à l’Union, quelque peu rejetée symboliquement dans les urnes par le vote Fidesz et Jobbik, mais finalement approuvée silencieusement, selon l’historien Gergely Fejérdy. Interrogé le 7 mai par plusieurs titres de la presse européenne, il a expliqué : « je pense que la majorité des Hongrois, consciemment ou non, tirent un bilan positif de ces dix ans. Être membre de l’UE permet de voir grand et d’avoir une influence sur les grands événements du monde. L’adhésion a peu à peu permis la liberté de circulation (sans passeport), les rénovations, l’amélioration sensible de l’infrastructure (les autoroutes), etc., dont on peut se rendre compte de manière très concrète. Les quelque 7.000 milliards de forints (23 milliards d’euros - NDLR) que la Hongrie a pu recevoir entre 2004 et 2013 comme subventions sont considérables ».

La fête peut donc continuer. Comme un pied de nez, le quartier juif a d’ailleurs résisté à la déferlante Fidesz aux élections d’avril. Il a élu comme député le socialiste Lajos Olàh avec 39 % des voix et les écologistes du LMP ont obtenu 12 % des voix, plus de deux fois leur score national, devant le Jobbik (10,5 %).

 

 

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