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Dans la rubrique "Décryptages", Hexagones vous proposera, sous la plume d'un des journalistes participant à l'équipe, l'analyse d'un fait d'actualité, mais uniquement si ses connaissances et son expérience de cette information permettent d'éclairer ce fait par des éléments concrets.

 

Kerviel, le système et l’opinion

 

Les faits de l'affaire Kerviel et les décisions judiciaires rendues infirment l'image de victime qu'il s'est créée, défendue par certains dirigeants politiques et qui a convaincu une partie de l'opinion.

 

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crédits photo : sipa

 

« Qui êtes-vous donc, M. Kerviel ? »

 

 

À cette question que lui posa le président du tribunal de Paris, Dominique Pauthe, lors de son premier procès en 2010, l’ancien trader de la Société Générale n’avait pas vraiment su répondre. Aujourd’hui, une partie de l’opinion française, stimulée par l’ancienne candidate écologiste à la présidentielle Éva Joly, le leader du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon, quelques membres de l’épiscopat catholique, de nombreuses personnalités d’horizons divers, de nombreux médias, a répondu catégoriquement : Jérôme Kerviel est une victime du monde monstrueux de la finance sans âme, qui a plongé le monde dans la crise et se serait avec lui trouvé un bouc émissaire commode pour faire oublier ses turpitudes.

 

C’est une approche que chaque Français a pu exprimer à son déjeuner de famille dominical ou au bistro du coin avec ses amis. C’est une idée simple et même en apparence évidente que beaucoup des journalistes qui se sont présentés en 2010 au début du premier procès public de l’affaire partageaient aussi, secrètement ou non. C’est sur cette sympathie confuse et instinctive que le jeune homme a joué le 17 mai pour sa marche italienne censée être rédemptrice et faire de lui une sorte de figure christique de la crise financière. Il pointe toujours du doigt sa « hiérarchie » à la banque, qui l’aurait laissé faire, un fait que l’on voudrait cacher.

 

Avant de se présenter in extremis au commissariat de Menton et d’être écroué pour commencer à purger sa peine de trois ans de prison ferme, il en a appelé au président Hollande, pour demander « l’immunité » pour d’hypothétiques témoins censés révéler la « vérité » sur l’affaire. Il n’a même pas saisi la perche tendue par l’Élysée, qui lui a rappelé que le chef de l’État avait une seule prérogative constitutionnelle, quant à une affaire jugée définitivement par l’autorité judiciaire indépendante, exercer éventuellement un droit de grâce.

 

50 milliards d’euros

 

En vérité, jusqu’au bout, cette affaire aura permis à ceux qui ont eu le privilège de suivre l’instruction, puis d’assister de bout en bout aux deux procès sur le fond, puis de rendre compte de l’arrêt final de la Cour de cassation en 2014, de prendre conscience d’une vérité terrible : la Société Générale, ses structures de contrôle, ses petits chefs, ses grands dirigeants, ses experts si fiers de leur science à l’époque reconnue des marchés financiers, n’ont pas réalisé qu’un trader anonyme parmi tant d’autres de la tour de la Défense, avait posé la somme vertigineuse de 50 milliards d’euros sur la table virtuelle des marchés, entrainant avec une perte de 4,9 milliards d’euros la banque et ses 280.000 employés au bord du gouffre. Jérôme Kerviel a bel et bien trompé de son petit ordinateur cette machine sidérante par sa puissance, emblème de la finance.

Pour convaincre de ce fait ceux qui doutent, il faut rappeler d’abord que l’instruction a été conduite par le juge Renaud Van Ruymbeke, le plus réputé des juges d’instruction français. Son passé et son travail font qu’il est impossible de soupçonner une connivence avec le monde financier, et il en est de même pour Dominique Pauthe, président du tribunal de Paris qui a dirigé le premier procès (magistrat qui a par ailleurs prononcé la condamnation de Jacques Chirac dans les emplois fictifs de la Ville de Paris, la première dans l’histoire de France pour un ex-président) et pour Mireille Filippini, présidente de la cour d’appel ayant confirmé la condamnation.

 

« l’unique concepteur et réalisateur du système de fraude »

 

Il faudrait surtout, pour convaincre tous ceux qui doutent, reprendre les centaines de pages du dossier d’instruction, du jugement et des arrêts rendus concluant que Jérôme Kerviel était « l’unique concepteur et réalisateur du système de fraude ». N’utilisons que quelques éléments simples du dossier. D’abord, Jérôme Kerviel a toujours reconnu avoir passé de faux ordres sur les marchés pour dissimuler ses expositions démentielles.

 

Faux mails

 

Il a toujours avoué avoir menti à sa hiérarchie, et l’avoir trompée notamment par de faux mails, à de fort nombreuses reprises, quand on lui a demandé de s’expliquer sur ses agissements. Pourquoi, si sa hiérarchie était au courant, lui mentir et la tromper ? Jérôme Kerviel n’a jamais véritablement répondu à cette question. Les sceptiques répondront que l’approbation était implicite. « Tant qu’il gagnait, on le laissait faire » : faux. Les positions de Jérôme Kerviel, avant d’être bénéficiaires de 1,4 milliard d’euros début 2008 puis de sombrer sur fond de début de crise financière, avaient été perdantes de deux milliards d’euros, courant 2007, sans que personne ne réagisse.

 

Quel intérêt aurait eu la banque à laisser se créer un tel risque, puis à le laisser perdurer ? Les financiers peuvent être vus parfois légitimement comme cupides et irresponsables, certainement pas comme suicidaires. Le fait que la Société Générale n’ait rien vu de cet épisode délirant du travail d’un de ses employés est en fait bien plus confondant pour ce monde financier que la théorie alambiquée du complot et du bouc émissaire. Est ainsi en effet démontré que la roue folle de cet univers tourne en permanence au bord du gouffre. La justice républicaine a sanctionné ce fonctionnement par une avancée juridique.

Il faut en effet contester l’une des dernières grandes idées reçues de cette affaire : la Société Générale n’est pas sortie indemne de ces procès, loin de là. Elle a d’abord été sanctionnée par la Commission bancaire d’une amende de quatre millions d’euros pour défaut de contrôle (80 % de la sanction maximale). Surtout, la Cour de cassation a rendu en mars 2014 une décision fondamentale sur la responsabilité civile de l’affaire, en modifiant une jurisprudence jusqu’ici incontournable. Bien que victime du délit « d’abus de confiance, faux et usage de faux, introduction frauduleuse de données dans un système informatique », la banque est au moins en partie responsable de la perte, du fait de son incurie dans le contrôle, a dit la plus haute juridiction française. Une autre cour d’appel dira comment répartir la facture de 4,9 milliards entre la banque et son trader. Cette décision est un signal fondamental et sans ambiguïté envoyé à la finance pour l’avenir : l’ère de l’irresponsabilité doit prendre fin.

 

La justice de la République française a donc traité justement et sereinement cette affaire, lors de procès équitables, où le système de défense de Jérôme Kerviel a été tout simplement anéanti par les faits. Au-delà, cette justice a sans doute donné la vraie mesure de ce dossier qui marquera profondément, sans doute, l’histoire économique. Le « système » n’est pas situé dans l’éther, au-dessus des humains. Il est fait au contraire de matière humaine, de banquiers et de dirigeants financiers certes, mais aussi d’épargnants, de retraités amateurs de juteux rendements de fonds de pension et de traders ordinaires comme Jérôme Kerviel. Tout système n’existe que par ceux qui y croient et qui y travaillent, et ce fut le cas du jeune homme qui avait voué sa vie à ce métier, jusqu’au délire. Tout repenti sincère ou non qu’il soit aujourd’hui, Jérôme Kerviel ne pourra fuir cette réalité : un jour, il A ÉTÉ le système.

 

 

Thierry Lévêque