Les Amis de Franck Nogent

Au début des années 90, témoin direct de la chute d’un mur célèbre, sur lequel une main anonyme avait écrit « qui s’arrête, le vent le brise », Jean-Cyril part vivre la vie d’un autre – en l’occurrence, celle de Gombrowicz, dont il admire la profonde ironie. Ça sera toujours ça de fait, pense-t-il. Il entre en Pologne par la porte étroite et s’apprête à traverser l’atlantique pour rejoindre Buenos-Aires, lorsqu’il croise un de ses anciens maîtres d’école, devenu grand lui aussi, et bien peu courageux. Celui-ci l’exhorte à pousser jusqu’en Lituanie, où, dit-il, les gens sont très accueillants et accessoirement on a besoin de lecteurs pour mettre en place des échanges entre universités. Parce qu’il a bon fond et que le soleil se lève à l’Est, il accepte le marché. C’était quoi d’ailleurs le deal ? Il s’arrache donc, parce qu’il n’est pas trop tard pour vivre. Comme il a deux valises, l’une pleine de livres et l’autre de chemises, il parcourt le pays vêtu, et un dictionnaire à la main les premiers mois pour qu’on ne mette pas des saucisses dans son panier alors qu’il avait terriblement besoin de savon. Les mois d’après, il fera sans dictionnaire. Non pas qu’il parle couramment le lituanien mais il arrête de se laver. En effet, il rencontre alors Jésus. Surnom donné à un jeune musicien avec lequel il fonde un groupe. Il parcourt ensuite le pays, sans dictionnaire mais avec une guitare, de bars en bars, et malgré l’ivresse se souvient encore de tous ceux et toutes celles qu’il a rencontrés. Mais commençant à parler la langue de l’autre devenu presque sienne, il a besoin de mots et la musique ne le satisfait plus. Il la quitte pour le théâtre, comme on quitte une femme pour une autre. C’est toujours une mauvaise idée ce genre de rupture. Du coup, il rentre en France, à la fin des années 90. Avec ce goût d’arrachement dans la bouche, un goût de terre, dont il ne sait plus très bien ce qu’il lui évoque, ni de quelle terre il s’agit. Mais il y a forcément un retour. Après quelques errances dues à son oubli des coutumes locales, qui le contraignent à l’assistance sociale, aux boites d’intérim, puis pire à jouer les lutins dans des spectacles jeune public, il reprend l’écriture et grâce à l’écriture se reprend en main. Suite à un exil dans une cellule sans barreau dans une prison sans parloir, il fonde alors sa compagnie, les Amis de Franck No-gens, qui deviendra Nogent, en hommage au célèbre aventurier d’Alcatraz.