Autour de 1973, un architecte italien nommé Aldo Rossi a enseigné quelques mois à Zürich. Vingt ans plus tard, une architecture inventive a éclos dans le pays. Ses auteurs ont tous été ses élèves. Qu’a donc pu leur raconter cet homme pour générer une telle veine créatrice ? Nous souhaitons éditer un livret avec les entretiens réalisés pour le documentaire.

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The project

Voici le dossier de présentation du film.Au cours du montage, celui-ci a bien sûr un peu évolué, mais les lignes directrices n'ont pas changé ! le film est coproduit par TV Tours (une chaîne locale tourangelle), avec la participation financière de la direction de l'architecture (DAPA), de la région Limousin, et de deux associations de producteurs (Angoa et Procirep), pour un montant de 60 000 euros. 

 

Le film a une durée plus longue que prévue : 80 minutes contre 52 au départ. Il nous a semblé important de lui donner sa vraie durée, celle de son propos et de son rythme interne, plutôt que celle d'un calibrage standard - ce qui n'empèchera pas sa diffusion de toute façon. 

 

 

Note d’intention

 

Au début des années 90, une génération d’architectes a émergé en Suisse, qui a retenu l’attention des professionnels du monde entier : ce furent d’abord Jacques Herzog et Pierre De Meuron, puis Annette Gigon et Mike Guyer, Roger Diener, Peter Zumthor, Marcel Meili, Christian Sumi, Valério Olgiati, Quintus Miller et Paola Maranta, pour ne citer que les plus connus en France. La Suisse est ainsi en très peu de temps devenue une référence pour les architectes du monde entier.

Vingt ans plus tard, elle l’est toujours. Il ne s’agissait pas d’un effet de mode mais d’un courant de fond.

Les bâtiments dessinés par ces architectes sont devenus des sources d’inspiration pour leurs confrères du monde entier. Ils admirent tout à la fois la rigueur et la sensualité des formes construites, leur inventivité, leur subtilité, leur force, leur présence... 

 

 

J’ai vu monter cet intérêt d’un poste d’observation privilégié : j’étais à cette époque critique d’architecture dans une revue professionnelle, avec un diplôme d’architecte DPLG tout frais en poche. J’avais accès aux revues du monde entier et je mesurais l’impact de cette onde de choc. Comme tout le monde, j’étais fascinée par ces œuvres. Mais elles me questionnaient aussi pour une raison personnelle : j’ai la double nationalité suisse et française. J’ai cependant toujours vécu en France, puisque mon père avait choisi de s’expatrier dans les années 50. La Suisse était alors le pays de ma grand mère. Nous y retournions pour les vacances, à Château d’Œx, chez elle, dans le Jura, berceau de la famille, puis à Lausanne et Zürich, où vivaient mes cousins. Je me suis ainsi formé une certaine image de la Suisse : une société enjouée et chaleureuse en Romandie, où le monde paysan était tout proche ; un monde suisse allemand plus mystérieux, où l’accent chantant me semblait contredire la froideur de surface. Je voyais en tout cas, sans bien l’analyser à l’époque, une société avec un grand sens de la convention, où la frontière entre ce qui se faisait et ne se faisait pas était beaucoup plus claire qu’en France. Un peuple plus paisible que les français mais en contrepartie beaucoup moins inventif.

 

Face à cette nouvelle architecture, je me suis demandé ce qui avait bien pu se passer en Suisse pour produire une telle génération d’inventeurs. J’ai porté longtemps ce questionnement en moi. De rencontre en rencontre, le tableau s’est éclairci et j’ai maintenant une hypothèse sur ce qui s’est passé, une «hypothèse» qui est au cœur de ce projet : celle de l’influence déterminante d’un architecte italien, Aldo Rossi. Il a enseigné environ deux semestres au début des années 70 à l’école polytechnique de Zürich. Dans cette génération, tous ont été, à des titres divers, ses élèves. 

 

J’ai déjà eu l’occasion de travailler sur le thème de la transmission avec le film «Je ne suis pas un homme pressé», qui examinait les mécanismes à l’œuvre sur trois générations d’architectes se réclamant du mouvement moderne, à partir de Le Corbusier. L’objectif était alors de voir ce qui évoluait ou perdurait des idéaux et des approches formelles au fil des générations, alors que la société, ses attentes et ses besoins, se transformait. J’y ai appris que l’affectif est une dimension incontournable du processus. On n’apprend bien que si on aime celui qui nous enseigne. L’influence si profonde d’Aldo Rossi, établie en si peu de temps, ne me surprend pas. Je sais que c’est possible. Reste à comprendre ce qui s’est passé et la nature de ce qui a été transmis.

Avant de travailler sur ce projet, je ne savais pas grand chose d’Aldo Rossi en dépit de mes études d’architecture. Je savais qu’il avait eu une grande influence intellectuelle au début des années 70, qu’il avait construit quelques bâtiments importants, qu’il était mort à soixante ans dans un accident de voiture, quelques jours après Lady Di, en 1997.

 

A regarder les bâtiments suisses, il m’apparaît en tout cas clair qu’il ne s’agit pas d’une filiation littérale : les constructions de cette génération d’architectes suisses n’ont pas de parenté formelle avec les œuvres d’Aldo Rossi, réalisées vingt ou quarante ans plus tôt. De mon point de vue français, ces architectures suisses d’aujourd’hui ont une forme d’unité, que je lis dans la sérénité des espaces proposés et dans le «bien-construire» qui en émane, mais on ne peut pas pour autant parler d’une «école» suisse.

 

Pourtant, au fil de mes rencontres, voici ce que je crois avoir compris : Ce qu’Aldo Rossi a enseigné aux «Suisses», c’est une manière de regarder le monde, une manière qui  leur est propre et qui n’est sans doute pas transposable. Les architectes que j’ai rencontrés m’ont dit qu’il leur avait appris à prendre conscience de leur identité suisse, c’est-à dire de ce qui faisait leur spécificité.

L’art de construire en ferait partie. Mais surtout, peut-être, ils les aurait incités à se connecter avec leur être intime et leurs souvenirs, leurs impressions, pour imaginer un projet d’architecture. Il ne s’agit pas de raconter sa vie privée, mais de se relier à sa dynamique profonde. Cela conduit à visualiser ce que ces architectes appellent une image mentale et à partir de là, à l’analyser pour en faire un matériau pour le projet.

 

Tout cela m’a surpris. C’était très différent de ce que j’ai pu expérimenter et comprendre du processus français. Pour les français, mettre ainsi en avant les images est une forme d’«hérésie». Pour eux, cela veut dire privilégier la séduction par rapport au sens et à la fonction d’un bâtiment. Il en va de même pour la mise en avant de l’intime. Durant mes années d’étudiante, il ne m’a jamais été proposé de procéder ainsi pour dessiner un projet d’architecture. Et les architectes français que j’ai pu rencontrer ensuite en tant que critique d’architecture ne se sont jamais risqués à établir des liens entre leur vécu personnel et leur production professionnelle. Bien sûr, je ne suis pas dupe. Je sais que la création se nourrit et prend sa source dans l’intime. Je comprends que les français ne souhaitent pas partager publiquement cette dimension tandis que cette génération suisse a été incitée à le faire.

 

Mes interlocuteurs m’ont aussi  mis sur une autre piste : un homme seul ne peut pas produire un tel effet, quel que soit son charisme et son intelligence. Il lui faut un contexte porteur. Il est un «cristallisateur», quelqu’un qui permet à des influences de prendre forme, de cristalliser. Et en effet, Aldo Rossi a fait partie d’une attention plus large portée par le vent venue d’Italie : d’abord par les théoriciens italiens des années 60, puis par les tessinois dans les années 70.

Une autre explication se trouve peut-être dans la proximité avec le monde de l’art, avec la foire de Bâle notamment. Cette proximité permet notoirement de penser différemment, de renouveler l’approche de l’architecture. On peut aussi avancer  le faible poids du patrimoine en Suisse – du moins par rapport au contexte français ! -, qui permet d’inventer plus librement des formes et surtout de mieux faire accepter ce nouveau par la société.

Il y a également quelque chose de curieux : lorsque les architectes français évoquent l’influence d’Aldo Rossi, ils la situent au niveau de sa pensée sur la ville. Pour les suisses, cela se serait joué au niveau de l’identité. Qu’est ce qui peut produire une telle différence ?

 Le film est ainsi une descente en cordée vers les thèmes de la mémoire, de la transmission et de l’identité, tout autant qu’elle est le portrait d’une génération dynamique et la redécouverte d’un architecte presque oublié.

 

                           Aldo Rossi 

 

Les pierres tombales donnent des dates : né à Milan en 1931, décédé dans le nord de l’Italie, dans un accident de voiture, en 1997. Entre les deux, il a été un architecte très connu internationalement.

 

 

Longtemps, il a connu le destin des architectes qui cherchent : une toute petite agence, beaucoup de projets refusés et de concours perdus, quelques bâtiments de petite taille qui réussissent tout de même à se construire par le jeu des amitiés et enflamment la critique et des professionnels. Les siens marquaient par leur recherche d’austérité et leur refus d’être dans la séduction. J’en ai visité quelques uns, comme le cimetière de Modène qui lui tenait particulièrement à cœur et, passé un premier temps de désappointement, j’ai ressenti très fortement la présence du lieu. Un lieu qui m’évoquait le silence assourdissant des peintures de De Chirico, un peintre qu’affectionnait Aldo Rossi. Cela n’avait pourtant rien de morbide ni de déprimant. C’était au contraire exaltant et j’ai choisi de mettre des images de ce lieu si  poétique en couverture du dossier.  

 

Aldo Rossi a construit des bâtiments mais il a aussi écrit des livres. Son premier, «l’architecture de la ville» a connu un important retentissement en Europe et aux Etats Unis, ce qui lui a ouvert la voie d’une carrière internationale et valu d'être invité à l'école de Zürich pour enseigner durant deux semestres. Ce livre allait à contre-courant des théories en vogue depuis l’après-guerre. Pour résumer sommairement : la théorie fonctionnaliste posait la partition de la ville en secteurs, l’un pour le logement, l’autre pour les loisirs, un troisième pour le travail. L’ensemble était réuni par des sortes d’autoroutes urbaines.

Lui a remis à l’ordre du jour la structure de la ville traditionnelle, fondée sur un réseau de monuments. Ces monuments sont des repères et constituent le squelette de la ville. Les immeubles de logements et les lieux de travail en sont la chair.

Cette manière de penser la ville à venir est aujourd’hui dominante – il n’y a qu’à voir «l’effet Guggenheim», à Bilbao, ou comment l’on peut régénérer une ville en déroute économique en passant commande d’un grand musée à l’architecte américain Frank Gehry.

 

Son second livre est intitulé «Autobiographie scientifique». Il a eu moins de retentissement que le premier, du moins en apparence. C’est un livre inhabituel pour le monde de l’architecture car Aldo Rossi y part à la recherche des sources de sa propre création. Cette introspection est à ma connaissance unique dans le milieu de l’architecture où j’ai toujours trouvé que les architectes répugnaient à parler d’eux mêmes. C’est ce livre-là, cette dimension-là d’Aldo Rossi, qui aurait eu tant d’influence en Suisse. En France, il est quasiment passé inaperçu. Il n’a d’ailleurs été traduit qu’au début des années 80. Mais les personnes que j’ai pu rencontrer dans le cadre de la préparation de ce projet m’ont dit qu’il avait enseigné à partir ce livre-là – qu’il n’avait pas encore écrit.

 

Ces personnes m’ont aussi toutes parlé du charisme d’Aldo Rossi. Il savait captiver un auditoire. Pour parler d’architecture, il parlait de la vie : de littérature, de cuisine, de cinéma, d’amour. On m’a aussi fait entrevoir un personnage complexe : un homme exigeant, épris d'idéal (communiste comme beaucoup d'intellectuel de sa génération), affirmant la nécessité d’être rigoureux et scientifique, mais personnellement assez obsessionnel, brouillon et intuitif. Il était aussi un grand dessinateur, puisant dans ses dessins la matière de ses projets, répétant inlassablement les mêmes motifs de phares, de cafetière, de colonnades.

 

A partir des années 70, le succès commercial est venu et Aldo Rossi a beaucoup construit, des bâtiments beaucoup plus grands. Il y a eu tout un épisode autour du teatro del Mundo à Venise, qui a marqué les esprits des architectes. L’univers du théatre était très important pour Aldo Rossi. Il y voyait l’essence de l’architecture, c’est-à-dire qu’il voyait l’architecture comme le cadre de la scène où se déroule nos existences. Hormis cet épisode, c’est cependant un peu comme si l’âme des bâtiments construit dans les années 80 s’était perdue en chemin. Ses proches décrivent une fin de vie pas très drôle, un homme trop porté sur la boisson dont l’ironie, si fabuleuse auparavant, s’était muée en sarcasme.

  

Cela fait treize ans maintenant qu'il est mort dans la région qu'il aimait et où il avait vécu l'essentiel de sa vie, dans le nord de l'Italie. Aux Etats-Unis et au Canada, il jouit encore d'une réputation considérable. En France, il semble aujourd’hui oublié ou has been. Mais je sais qu’il en est des architectes comme des autres leaders d’opinion, il est vital pour la génération des petits enfants de découvrir l’apport du grand père. En terme de génération professionnelle, nous y sommes presque et je trouve déjà de ci et de là des signes avant coureurs d’un retour d’intérêt. En Suisse, la recherche architecturale a pour sa part déjà commencé la relecture de cette histoire récente. En terme de cinéma documentaire, ce film serait une première.

 

La génération des anciens élèves

 

Ils sont tous suisses-allemands, vivent à Bâle ou Zurich. Certains sont des stars internationales, comme Jacques Herzog et Pierre de Meuron, qui ont reçu il y a quelques années le prix Pritzker, que le milieu de l’architecture aime à comparer au prix Nobel.

 

Les autres sont connus au niveau européen, sans doute dans un cercle plus limité au milieu architectural : Roger Diener, Christian Sumi et Marianne Burkhalter ou encore Marcel Meili et Christoph Luchsinger. J’ai découvert aussi que l’enseignement d’Aldo Rossi avait rayonné après son départ, puisque un ses assistants, Flavio Reinhart, accompagné par Miroslav Sik, a poursuivi dans la veine de ce qu’il avait enseigné. Son influence s’étend alors à des architectes comme Valerio Olgiati  ou Quintus Miller et Paola Maranta, pour n’en citer que quelques uns. D’autres l’ont vécu par ricochet, comme Annette Gigon et Mike Guyer, qui ont, quant à eux, davantage dans un premier temps été voir du côté des Pays-Bas. Le cas de Peter Zumthor est particulièrement intéressant : il est autodidacte et en principe échappe donc totalement à cette histoire. Mais pendant longtemps, ses collaborateurs ont tous été formés par Reinhart et Sik.

 

Parmi les rencontres que j’ai faites en préparant ce film, un homme a été très important pour me faire comprendre un peu de ce qui avait pu se passer en Suisse : c’est le critique d’architecture Martin Steinmann. Il est celui qui le premier a repéré qu’il se passait quelque chose avec la génération montante et l’a nommé. Il était jeune enseignant à Zürich lorsque Aldo Rossi est arrivé. Il n’a jamais été son élève ni son assistant mais reconnaît volontiers qu’il lui a ouvert les yeux, qu’il l’a révélé à lui-même. Pour lui aussi, Aldo Rossi a été une étape de son existence. Son approche particulière de critique, à la recherche de la signification profonde des formes, m’intéresse particulièrement, parce qu’elle est très différente de l’approche française et parce qu’elle est en complète résonance avec ce que je comprends de l’architecture suisse.

 

J’ai pris contact avec toutes ces personnes. Toutes m’ont dit qu’elles seraient très heureuses d’apporter leur témoignage dans le film.

 

Note de réalisation  

  

1.   La place de l’architecture dans le film

Le film va raconter les traces qu’un homme peut laisser dans les esprits, ce qui est une manière peu fréquente au cinéma d’aborder le monde de l’architecture. Cependant, le monde des créateurs en général et des architectes en particulier possède le privilège de laisser également des traces terrestres concrètes et je vais ménager une place importante aux images d’architecture dans le film, une place autre qu’illustrative.

 

L’une des architectures que je souhaite montrer aura une place structurante dans le récit. C’est le centre d’art de Vassivière, dans le Limousin, en France. Il a été construit par Aldo Rossi vers 1992, avec son jeune associé français, l’architecte Xavier Fabre qui avait aussi été son élève à Zürich.

Le choix du centre d'art de Vassivière m'a paru  judicieux pour plusieurs raisons : d'une part, étant situé en France (c'est même quasiment le seul bâtiment construit en France par Aldo Rossi, hormis un immeuble de logement peu représentatif situé à Paris), il me permet d'ancrer cette histoire dans la distance d'un regard français et ainsi de mettre en valeur le récit suisse.

D'autre part, c'est une œuvre de maturité et elle rassemble plusieurs thèmes formels chers à Rossi (une colonnade, un phare, la dimension théâtrale, la présence d'un lac…) ; ces éléments me paraissent de bons supports pour évoquer l’architecte. Enfin, la conservatrice du centre d'art, Chiara Parisi, est très sensible à l'architecture du lieu et attentive à sa valorisation. Elle est d'accord pour accueillir le tournage. Le centre d’art sera filmé en HDV et à partir d’un téléphone portable.  

 

Beaucoup d’autres images d’architecture vont venir jalonner le récit. Les architectes suisses vont me parler de lieux qui leur tiennent à cœur, construits par Rossi, par eux mêmes, par d’autres architectes… ou quelquefois sans architecte.

Je souhaite également évoquer les sources d’inspiration de Rossi telles qu’il les cite dans son livre «l’autobiographie scientifique» ou dont ses proches m’ont parlé : le cimetière de Modène, l’immeuble de logements du Gallaratese à Milan, la galerie du Duomo à Milan, le paysage du nord de l’Italie et sa maison au bord du lac ou encore les tracés haussmaniens parisiens.

 

La notion d’image mentale va être au cœur des propos des architectes et je vais donner à ces images ce statut-là, celui d’images mentales, en leur donnant une texture particulière obtenue en filmant à  partir d’un téléphone portable, d’un appareil photo ou encore en DV, format qui, s’il est monté sur une séquence HD offre un grain très intéressant.

 

Ces images mentales seront associées «à la manière» d’Aldo Rossi, jusqu’à former une sorte de tissu. J’y ajouterai des images d’archives comme un très beau petit film en super-8 réalisé par un ancien assistant d’Aldo Rossi et montrant le téatro del mundo flottant sur les eaux de la lagune à Venise. Dans ma recherche d’archives, j’ai aussi trouvé de brèves séquences montrant Aldo Rossi sur un de ses chantiers. J’imagine associer ces images avec des dessins d’Aldo Rossi et des peintures de De Chirico. J’organiserai cet ensemble d’image mentale dans une recherche de rythme jouant sur la répétition, une autre obsession de Rossi qui y voyait un chemin de liberté intérieure.

 

2.   La présence de trois séquences importantes

La visite du centre d’art de Vassivière permettra d’organiser le récit, rassemblé en trois séquences fortes. Elles seront filmées en HDV et en téléphone portable.

 

La première séquence montre une installation. Le film repose intellectuellement sur les témoignages des architectes suisses, que je vais recueillir dans le cadre d’entretiens classiques, assis derrière une table, dans leur lieu de travail. J’ai retenu ce dispositif par pragmatisme : pour bien connaître le milieu des architectes, je sais que, hormis lorsqu’il s’agit d’un film monographique sur leur travail, ils sont peu généreux de leur temps et qu’une relation autre que celle de l’entretien classique a du mal à se mettre en place.

 

Aussi, pour moi, ce ne sera qu’un début. Ces entretiens ne seront qu’une base de travail et je vais ensuite mettre en scène cette parole pour lui donner une dimension collective. 

Je vais pour cela mettre en place un dispositif d’installation : dans un espace vide, ample, je vais donner à  entendre et voir ces entretiens in extenso. J’imagine une ambiance artificielle, très soignée. Une ambiance de temps arrêté comme les peignait Giorgio de Chirico, un peintre qu’affectionnait Aldo Rossi. Il y aura aussi des «signes» d’Aldo Rossi, des éléments récurrents de ses projets ou de ses dessins (une horloge, une cafetière…)

 

Je filmerai cette installation avec le regard d’un visiteur, en caméra à l’épaule, en passant rapidement sur certaines images, en m’attardant sur d’autres. Cela correspond au processus du montage qui opère des choix et organise intellectuellement un tissage de paroles. Parfois, le cadre de l’installation s’effacera pour laisser place à l’entretien tel qu’il a été tourné. 

 

Cette séquence sera tournée dans le centre de Vassivière. Après le tournage, elle sera ouverte au public dans le cadre d’un hommage à Aldo Rossi que souhaite réaliser le centre d’art pour ses vingt ans d’existence.

  

La seconde séquence montre la transmission à l’œuvre. Je vais aller filmer un moment très particulier de l’enseignement de Miroslav Sik à Zürich. Les étudiants doivent concevoir un bâtiment, avec les données d’un lieu et d’une fonctionnalité. Cependant, quasiment avant tout autre chose, et c’est ce jour-là où nous irons filmer, il leur demande de produire une image de leur désir, souvent à partir d’un collage de photos. Sik appelle cela enseigner «à la manière d’Aldo Rossi». En France, on ne produit ce genre d’image qu’à la fin, comme une résultante. Filmer la démarche me semble signifiante et visuellement intéressante. Je prévois aussi un entretien avec Miroslav Sik à la fin qui se déroulera en anglais. Je serais secondée par un ingénieur du son germanophone qui pourra intervenir pour aider à préciser la pensée de Sik, si besoin était.

 

Miroslav Sik est un personnage en soi. Originaire d’Europe centrale, sa personnalité est beaucoup plus «passionnelle» que celle des suisses-allemands, avec de brusques enthousiasmes qui s’arrêtent tout aussi subitement qu’ils ont commencé, ce que je trouve très touchant, voire drôle.

Il doit avoir 48-50 ans actuellement. Il n’a pas eu de lien personnel avec Aldo Rossi, il était à l’époque dans la mouvance des étudiants, puis il est devenu l’assistant de Fabio Reinhart, qui lui-même avait été l’assistant de Rossi avant de prendre sa suite. Depuis le départ à la retraite de Reinhart, Sik est professeur en titre, seul maître à bord, et se comporte un peu comme un gardien du temple.

 

La troisième séquence retourne sur les lieux de la mémoire, à l’université de Zürich, avec un ami proche d’Aldo Rossi, le photographe Henrich Helfenstein. A l’époque, il était le traducteur italien-allemand d’Aldo Rossi. La fréquentation d’Aldo Rossi lui a fait comprendre qu’il était aussi un artiste et il est devenu photographe d’architecture. Son talent est depuis longtemps reconnu, spécialement dans son aptitude à capter l’âme d’un lieu, un thème cher à Aldo Rossi.

 

Henrich Helfenstein est un vieux monsieur très distingué, très cordial et spontané. Il a environ 70 ans. Il parle parfaitement le français. N’étant pas architecte, il aborde très volontiers la dimension privée, personnelle, d’Aldo Rossi.

Le procédé qui consiste à retourner sur le «théâtre» des évènements avec une personne est bien connu pour sa capacité à déclencher la parole. Ici, il se double d’une histoire particulière : dans son livre, «L’autobiographie scientifique», Aldo Rossi a tenu à insérer une photo en pleine page du hall de l’université. Il raconte qu’il aimait bien cet endroit, il aimait s’y installer pour lire et boire son café, au milieu des discussions, des va-et-vient des étudiants. Il a demandé à son ami de photographier cet endroit. Aldo Rossi raconte avoir été très surpris de découvrir une photo vide, dénuée de toute présence humaine, alors que la valeur de ce lieu pour lui était d’être bruissant d’activités. Mais, ce qui m’intrigue tout particulièrement, c’est qu’il a tout de même choisi de la faire figurer dans son livre. Cela me raconte une personnalité complexe ! Je vais prendre cette anecdote comme point de départ pour que Henrich Helfenstein me raconte «son» Aldo Rossi. 

 

J’ai retenu ces trois personnes (sans compter les architectes suisses) et ces trois mises en situation après en avoir rencontré beaucoup d’autres, en France, Suisse et Italie. J’ai choisi finalement de me limiter aux témoignages suisses et cherché des points de vue complémentaires. La qualité de relation que j’ai pu établir avec Martin Steinmann, Heinrich Helfenstein et Miroslav Sik me permet de penser qu’avec eux, le film ira loin. Je les ai sentis très impliqués dans le propos du film et désireux de nouer une relation avec moi dans le cadre du tournage. Leurs personnalités me donnent à penser qu’ils sauront se débarrasser rapidement du souci de représentation devant la caméra.

 

Les séquences tournées avec ces personnes seront tournées de manière dynamique, dans une recherche de mouvement, en caméra à l’épaule ou sur une dolly. Pour la fluidité des conversations, je ne m’interdis pas d’apparaître à l’image. Ma présence sera toutefois la plus discrète possible et ma place celle d’une écoutante.

 

3. un récit possible

Le récit se déroule sous le regard du fantôme d'Aldo Rossi. L'architecte revient dans un de ses bâtiments, le centre d'art de Vassivière, dans le Limousin, en France. Il  arpente les lieux et se souvient.  Il regarde et s'exprime en voix off, inscrite en texte sur les images, car un fantôme, ça ne parle pas. 

 

Comme un architecte, il tourne autour du bâtiment, le regarde de très loin, de très près, vient toucher ses murs de la main. Il lui faut du temps avant de se décider à rentrer à l'intérieur. Ensuite, il le parcourt lentement et regarde avec attention des détails, hume l'atmosphère, observe le jeu des ombres et des lumières dans chaque espace. 

 

Pour le moment, il s'attarde sur un petit parvis, entre le bâtiment proprement dit qui est un long volume assez fermé et une tour qui ressemble à un phare. Il regarde les colonnades de métal qui ferment le parvis et marquent la limite entre le domaine du construit, du minéral, et celui du végétal, la nature tout autour, la forêt.

D'autres images se superposent, des images de colonnades, présentes dans de nombreux bâtiments qu'Aldo Rossi a construit, les colonnades de la galerie du Duomo de Milan, la ville où se trouvait son agence, un lieu d'où l'on contemplait les toits de la ville, ce qu'il aimait faire dans toutes les villes du monde, comme à Paris où il aimait découvrir le panorama urbain depuis l'escalier mécanique du centre Pompidou, mais aussi des peintures de Giorgio de Chirico, un peintre qui l'inspirait particulièrement. 

 

Sur ce parvis, les associations d'images jouent le jeu des analogies et des correspondances qui étaient si importantes pour Aldo Rossi. 

 

Le fantôme s'avance vers la grande tour en brique rouge qui ferme le parvis d'un côté. Est-ce une tour ou est-ce un phare, comme il en a tant dessiné ? était-ce un phare ou une cafetière, ce qu'il dessinait ? en tout cas, le thème l'aura obsédé toute sa vie.

Il gravit les 250 marches en colimaçon. De l'intérieur, la tour est noire, un rai de lumière la perce de part en part. Le fantôme monte vers la lumière. Arrivé en haut, il contemple le paysage limousin, le lac tout proche et ses brumes. Il se souvient du San Carlo, à Arona, dans le nord de l'Italie où il vivait enfant. Une statue haute de 55 mètres, à l'intérieur de laquelle on pouvait monter et découvrir le paysage derrière les yeux du saint. Nous sommes maintenant au pied de la statue et en même temps derrière ses yeux. Le paysage du nord de l'italie se superpose un instant au paysage limousin. 

 

Le fantôme s'est décidé à entrer dans son bâtiment. Il passe la première pièce où se trouve la librairie et où quelques personnes sont en train de feuilleter des livres. Il suit un couloir étroit qui longe la façade du bâtiment et conduit dans une pièce aveugle. 

Là  se trouve une installation où sont présentés les témoignages des architectes suisses. Le fantôme va s'asseoir et écouter les témoignages diffusés sur les moniteurs. Il va feuilleter des livres, manipuler des photos montrant des architectures suisses. Peut-être se pencher sur des maquettes.

 

Le fantôme repart en suivant à nouveau le petit couloir. Les voix des architectes suisses le suivent dans sa visite. Une scène s’impose peu à peu :

Miroslav Sik est en train de «corriger» les projets des étudiants, à Zürich. La caméra s’attarde sur leurs dessins, cherche à saisir la dynamique de l’enseignement. La scène se déroule en allemand. Elle est sous-titrée.

Est ce une scène d’hier, à l’époque où la génération des Herzog-De Meuron était étudiante, ou une scène d’aujourd’hui ?

 

Le fantôme est maintenant accoudé à la rambarde d’une galerie. Elle surplombe une salle tout en hauteur qui est un atelier d'artiste. L'ensemble ressemble davantage à une situation de théâtre et justement, le théâtre a été une des grandes fascinations d'Aldo Rossi. Il le raconte dans «l'autobiographie scientifique» : pour lui, la vie est une pièce de théâtre et l'architecte en construit le décor. Il se souvient avoir construit le téatro del mundo, à Venise. La galerie cède peu à peu la place à l'image tournée en super 8 d'un bâtiment en bois flottant sur les eaux de la lagune. 

 

A la fin de son parcours, le fantôme se retrouve au café, tout en bas du bâtiment. Sur le mur du fond, une horloge, comme dans tous ses bâtiments. Comme dans les peintures de De Chirico, une atmosphère de temps arrété. Il y a dans ce café une atmosphère paisible, domestique. On a l'impression d'être dans une maison. Dans sa maison située dans le nord de l'italie, au bord du lac. Ou dans un autre café, dans le hall de l’université de Zurich. Là bas se trouve son ami Heinrich Helfenstein, qui raconte cette époque. Le fantôme écoute ce qui semble des voix intérieures, des souvenirs. 

 

le film se termine peut-être par la vue du centre d'art, prise depuis le lac, sur une barque. Elle oscille et dérive lentement. Le fantôme est à son bord.  

Qui suis-je ?

Je m'appelle Françoise Arnold. J'ai commencé par être architecte. Mais sans avoir vraiment exercé le métier, j'ai toujours trouvé que me définir ainsi n'était pas juste. Et puis, j'ai toujours eu beaucoup trop d'intérêts autre que l'architecture, ce qui m'a sans doute empëché de pratiquer. Ce métier exige une telle énergie qu'il me semble ne pas laisser beaucoup de place à d'autres passions. 

En réalité, je crois que j'ai commencé à comprendre un peu l'architecture durant mes années de journalisme, à Archi-Crée et au Moniteur/AMC principalement. Comprendre ce qui est en jeu lorsqu'on projette, qu'il s'agit de se promener mentalement dans un espace qui n'existe pas encore... Comprendre des enjeux culturels, théoriques, stratégique, économiques, constructifs... Comprendre une dynamique de réflexion et de recherche... Ai je vraiment suivi mes études comme une somnanbule, ou est ce un processus normal du temps de maturation... ?

En découvrant les potentialités du cinéma documentaire, il y a une quinzaine d'années, j'ai plongé dans cet univers comme je ne m'étais jamais autorisée à le faire en architecture. Il m'a semblé que j'avais des choses à dire sur la manière de parler d'architecture. Elle me semblait tourner en rond dans les débats publics, toujours abordée de la même façon, sous un angle distant et admiratif. Je suis intéressée par les processus intimes de maturation, de réflexion, par l'expérience des hommes qui font l'architecture et façonnent l'espace physique. Je cherche à donner des clés de décodage de cet espace physique : cet espace n'existe que parce que l'on pense ainsi. 

 

Pour autant, je ne crois pas tellement à l'objectivité, mais je revendique une part de subjectivité, autre qu'épidermique. C'est pourquoi je classe mes films dans la catégorie films et vidéos, ci dessous, plutôt que documentaire, trop neutre et journalistique. 

Why fund it?

Nous souhaitons éditer le texte intégral des entretiens réalisés pour le film.

Il s'agit des contributions de Jacques Herzog (agence Herzog et De Meuron), Peter Zumthor, Marcel Meili (agence Meili et Peter), Quintus Miller (agence MIller et Maranta), Roger Diener (agence Diener et Diener), Xavier Fabre (agence Fabre et Speller), Bruno Reichlin et Miroslav Sik.